L'Odeur des arbres 

 

Tous les autres avaient vendu leur maison au consortium. Ne restait plus que Papa. Il ne voulait pas quitter sa maison. Ils lui ont proposé encore plus d’argent qu’aux autres ; papa a refusé. Na’aba a menacé papa du droit de préemption de la municipalité, mais papa lui a opposé l’insulte de son silence. Devant l’entêtement de papa, Zein’ke a empoisonné l’atmosphère de phrases sibyllines sur les chasseurs qui font rater la chasse parce qu’ils n’ont plus de dents, sur ceux qui ne comprennent rien au monde qui se prépare, sur les pères qui ne pensent qu’à leur petit orgueil au lieu de songer à leurs enfants, au futur… Jusqu’à ce que papa lui crache à la figure. Le jour même, Zein’ke a quitté la maison. Pendant ce temps, la route se faisait. Malgré le vacarme des caterpillars, papa et moi vivions dans la maison. On imaginait, de chaque côté de la maison, la route bitumée, droite, filer de l’autre côté des promesses de l’horizon. Si bien qu’au début de la fin, on a eu cette image, la route coupée en deux par le trait d’union de la maison. Un moment, j’ai pensé que devant la beauté d’une telle vision, le consortium renoncerait à poursuivre la construction de la route. Une œuvre d’art à ciel ouvert. Une oeuvre, j’en suis sûr, qui aurait rapporté autant que l’autoroute à la ville et au consortium. Au contraire, ils ont vécu cela comme une quinte de toux entêtante au milieu de leur respiration. Alors le consortium a menacé de détourner la route, et ses retombées, au profit d’une autre ville. Cette fois, c’est tout Loropéni qui a pris papa en grippe. Pour tous, papa était celui qui empêchait de découvrir enfin l’autre côté de la colline, là où l’herbe est la plus verte et la plus tendre. Na’aba est revenu à la maison avec une mallette tellement grosse qu’on aurait dit une valise. Une mallette pleine d’argent. Il s’est assis, et sans un mot, tranquillement, méthodiquement, il a compté un à un sur la table tous les billets de banque. Cela a duré pas moins d’une heure, tellement il y avait d’argent. Puis Na’aba a dit à papa Tout ça c’est pour toi. De quoi combler tous tes désirs. De la part du consortium. Voilà les papiers. Maintenant, signe. Là. C’est leur dernière offre, petit père. Il appelait toujours papa, petit père. Papa a sorti une boîte d’allumettes et a craqué le feu dans le tas de billets de banque. Sans sourciller, Na’aba est reparti. Papa m’a dit après le départ de Na’aba Ce qu’ils veulent ce n’est pas la maison, ce sont mes désirs. La nuit même, Na’aba est revenu, accompagné cette fois de Zein’ke… Mais cela, tu ne l’as pas entendu de ma bouche… Je ne t’ai rien dit, Shaïne…

 

 

 

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